Il y a de l’espoir ... (Journal 5/2012) Guy Foetz

Un an, jour pour jour après la grande manifestation des 3.500 au Centre Atert de Bertrange, je me demande – avec nombre de collègues - ou nous en sommes-nous et comment nous allons continuer pour réussir à changer le cours des choses. J’essaierai de donner ici un début de réponse à ces deux questions fondamentales.
Contre la réforme de la Fonction publique et la réformite généralisée du MENFP
Les revendications au meeting du 1er décembre ont ciblé d’abord la réforme de la Fonction publique tout en visant les réformes du MENFP, nuisibles à la qualité et aux missions de l’école publique. Dès le départ, le SEW a très justement fait le lien entre ces deux volets. Issues du même moule - celui de l’OCDE - elles visent à mettre l’école publique au pas de la société capitaliste néo-libérale. Les ingrédients majeurs s’appellent “employabilité de la grande masse des élèves”, “concurrence entre établissements scolaires” et “contrôle des enseignants”. La clé de voûte qui tient l’ensemble est l’évaluation permanente sous l’optique des compétences: évaluation des élèves, évaluation des établissements scolaires, évaluation des enseignants. A l’égard de ces derniers en particulier, il s’agit d’employer la carotte et le bâton. Tous ces objectifs n’ont pas changé depuis: Madame Delvaux continue de défendre bec et ongles l’évaluation par compétences dans l’enseignement fondamental et dans l’enseignement professionnel réformés et Monsieur Biltgen refuse carrément de remettre en question pour l’enseignement, la gestion par objectifs, l’évaluation des fonctionnaires et la hiérarchisation des carrières. Depuis la manifestation de rue du 22 mars 2012 rassemblant 6.000 enseignants sous les mêmes mots d’ordre, qui a finalement fait reculer la Ministre de l’Education nationale au niveau de la réforme du lycée, le calme semble revenu. Mais c’est un calme trompeur: sous la surface, l’activité est intense.
L’action de la DNL
La Délégation nationale des enseignants des lycées et lycées techniques (DNL), représentant les Comités des professeurs des lycées et lycées techniques ainsi que les trois syndicats SEW, APESS et FEDUSE travaille d’arrache-pied autour de 5 thèmes fondamentaux: l’échec scolaire; l’aptitude à accomplir les études supérieures (Studierfähigkeit); l’enseignement en général et la culture générale; l’enseignement des langues; et la politique de recrutement et de formation des enseignants. La DNL est mandatée par les enseignants et elle a d’une part entamé avec ceux-ci un large processus de consultation sous la forme notamment de réunions avec les CNP et les CNF et d’un questionnaire qui s’adresse à tous les collègues. Elle a d’autre part posé 200 questions au MENFP en rapport avec les 5 thèmes et tente actuellement de compléter ses informations et ses analyses dans des entrevues avec la Ministre et ses collaborateurs.
Quelques constatations troublantes ressortent déjà de ces réunions DNL-MENFP:
- au moment où le MENFP a lancé la réforme du lycée, il ne disposait pas de données fiables en matière de capacité de faire des études supérieures, alors que l’amélioration de celle-ci constitue pourtant un objectif important de celle-ci;
- les données statistiques de l’OCDE ne sont souvent pas pertinentes si on tient compte de la situation du Luxembourg en matière d’immigration;
- le nombre important d’enfants immigrés dans les classes de l’enseignement fondamental font que le concept actuel d’apprentissage des langues dans l’enseignement fondamental est dépassé; or le MENFP ne dispose manifestement d’aucun concept de rechange.
Ces constatations ne parlent évidemment pas en faveur de la politique menée par le MENFP. Il en ressort que la réforme du lycée n’a pas été convenablement préparée et que celle du fondamental a fait fi des problèmes linguistiques.
La DNL continuera de vérifier la pertinence et la faisabilité des objectifs de la réforme du lycée présentés par le MEN. Elle entamera ensuite dès la fin janvier des négociations avec le MENFP et elle présentera au mois de mars un rapport de synthèse où elle exposera ses propres propositions quant aux démarches à entreprendre pour améliorer l’enseignement luxembourgeois. Il faut remarquer qu’à côté de la réforme du lycée, la DNL ne s’abstient pas de poser des questions au MENFP sur les réformes de l’enseignement fondamental et de l’enseignement professionnel. C’est un fait que ces deux réformes sont tout sauf des réformes réussies. Mais la Ministre veut éviter d’en parler en argumentant à tour de rôle que cela ne serait pas les oignons de la DNL, qu’une évaluation ne serait pas encore disponible ou que d’autres partenaires devraient donner leur accord avant de pouvoir changer quoi que ce soit à une loi et des règlements existants. Puisque les trois ordres d’enseignement (fondamental/ secondaire et secondaire technique/supérieur et universitaire) sont interdépendants, il est évident que les enseignants de ces trois ordres doivent coopérer. La DNL a déjà rencontré aussi bien des enseignants de l’UdL que des instituteurs des deux organisations syndicales SEW et SNE; les concertations continueront.
La façon de procéder intolérable du MENFP
Le MENFP tente d’occulter les problèmes qui se posent au niveau des deux réformes précitées, mais la DNL - tout comme le SEW par ailleurs - ne l’entendent pas de cette oreille, et pour cause ! Le mouvement de protestation d’il y a quelques mois fut porté à raison de 2/3 par des enseignants de l’enseignement fondamental et de l’enseignement professionnel et ces collègues sont descendus dans la rue parce qu’ils ne supportent plus que la politique du MENFP mène dans l’impasse. Cette impasse est perçue quotidiennement par les enseignants des nouvelles classes professionnelles. Des échecs nombreux et définitifs faute de possibilité de redoublement, qui nourrissent le décrochage scolaire; le manque important de contrats d’apprentissage, qui prive des jeunes de leur droit à une formation professionnelle; la formation du technicien sacrifiée du fait que la voie vers l’enseignement supérieur est barrée; tels sont les résultats d’une réforme ratée, que les responsables du MENFP ont menée avec le rouleau compresseur et qu’ils veulent maintenir contre toute évidence.
Cette impasse est perçue tout autant par les instituteurs du fondamental, qui se voient confrontés à des méthodes d’évaluation impraticables et mettant en péril les progrès de leurs classes, que par les professeurs du secondaire et du secondaire technique, qui s’imaginent déjà face à des élèves mal préparés et ne pouvant satisfaire aux exigences de l’enseignement postprimaire.
Le SEW au coeur du mouvement
Le SEW fut sans aucun doute l’instigateur essentiel du mouvement de contestation. Dans cette logique il soutient pleinement la DNL et s’engage fortement dans les travaux de celle-ci. Au-delà de cet engagement, ses activités se concentrent actuellement sur le suivi des réformes de l’enseignement fondamental et de l’enseignement professionnel et leur mise en question au jour le jour. Il faut dire que ces deux réformes avaient été rejetées par le SEW, et cela en toute connaissance de cause.
Le message que le SEW adresse à la Ministre est clair:
Il n’est pas admissible qu’une nouvelle réforme soit lancée sans s’assurer au préalable qu’elle améliore la situation, c’est-à-dire qu’elle permette de former des citoyens avertis et et qu’elle les qualifie pour la vie professionnelle et la poursuite d’études supérieures! Les deux réformes de l’enseignement fondamental et de la réforme professionnelle doivent être revues de fond en comble !
Quant au projet de réforme de la Fonction publique, déjà caractérisé comme l’un des deux fers de lance contre la tradition civique et sociale de l’école publique, il faut se rappeler que c’est bien lui qui fut ciblé par la manifestation des 3.500 au Centre Atert ! La passivité de la FEDUSE dans ce dossier pour les raisons qu’on connaît n’a pas empêché le SEW et l’APESS d’introduire un litige contre le gouvernement au sujet de l’application des principes de ce projet dans l’enseignement, à savoir la gestion par objectifs, l’appréciation du fonctionnaire, la hiérarchisation des carrières enseignantes par majoration d’échelon et l’introduction d’un stage de 3 années rémunéré à 80 % respectivement 90%. Devant l’intransigeance du Ministre du ressort François Biltgen, une non-conciliation a été constatée en date du 6 novembre dernier. Le litige a dès lors été porté devant le médiateur.
Faute d’accord à cette étape ultime, la voie sera ouverte pour une grève. Ensemble avec l’APESS, le SEW prépare déjà la mobilisation et relance la campagne contre ce projet. En fait, qui dit l’un, dit l’autre: les principes de gestion par objectifs et d’évaluation des établissements du projet de réforme de la Fonction publique se trouvent ancrés dans les articles 56 (Les objectifs), 57 (L’évaluation du système éducatif) et 58 (Le plan de développement scolaire) du projet de réforme du lycée de Madame Delvaux.
La présentation récente du rapport de l’OCDE intitulé “Reviews of Evaluation and Assessment in Education” a révélé de manière caricaturale l’aboutissement de la voie tracée par le projet de réforme du lycée et celui de la Fonction publique. L’OCDE demande l‘examen et le contrôle externe des écoles, l’évaluation des enseignants suivant des niveaux de performance et leur rémunération au mérite.
Nous voyons Madame Delvaux et Monsieur Biltgen préparer le terrain.
Au courant des mois prochains, le SEW saura mobiliser les collègues contre cet asservissement de l’école publique et de ses enseignants.
L’année 2013 sera décisive !
Nous ne nous laisserons pas faire!
Vice-président du SEW/OGBL